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Conversation avec Cécile: quand rénover devient un art de prendre soin

Habiter, ressentir, prendre soin

Il y a des personnes qui ne se contentent pas de rénover des maisons; elles les écoutent, observent comment la lumière circule, les corps se déplacent, le temps s’y dépose. Cécile fait partie de celles-là.

À travers la rénovation, elle transforme des espaces en lieux de vie raffinés et sensibles, pensés pour être vécus. Des endroits où l’on peut s’épanouir, comme le terreau de nos quotidiens, inspiré par nos modes de vie. L’environnement devient alors une base, qui nous permet d’habiter – de vivre pleinement l’espace. Dans cette conversation, nous avons parlé de lumière, de matières, de temps, de luxe, de sur-mesure, de confort, et de ressenti.

Voici l’essentiel de notre échange, pour nourrir votre regard sur l’habitat et, peut-être, par extension, votre manière d’habiter le monde.

L’un des appartement rénové par Cécile – avant travaux

Pendant les travaux

L’appartement rénové

De l’habitat, du temps et du sensible

Laurie : Cécile, quand je t’observe travailler, j’ai l’impression que tu ne te contentes pas de rénover des maisons. Tu écoutes les lieux, tu les ressens. D’où vient cette manière d’aborder l’habitat ?

✹ Cécile : J’ai toujours eu le sentiment que les intérieurs pensés trop vite, trop en amont, deviennent lisses, presque uniformes. Beaucoup de projets sont conçus entièrement sur ordinateur, alors qu’une maison ne peut pas se comprendre sans être vécue. Il faut observer la lumière du matin, de l’après-midi, de l’hiver, de l’automne. La lumière transforme tout : les couleurs, les volumes, les ambiances.

Et puis il y a la lumière artificielle. C’est un sujet immense. Je peux passer un temps fou à tester des ampoules, à en changer des dizaines, jusqu’à trouver la bonne. Et parfois, si une lumière change, tout l’équilibre de la pièce change, alors je recommence tout jusqu’à trouver ce qui me conviens. Parce que la lumière, ce n’est pas seulement pour voir. C’est pour se sentir bien, pour pouvoir discuter, manger, être ensemble.

On ne peut pas concevoir ça de manière figée. Une maison demande du temps. Or, souvent, les architectes n’ont pas ce temps-là. Ils doivent livrer un projet fini, rapidement. J’aime oeuvrer en suivant une autre temporalité – c’est important pour vivre la transformation.

Laurie : Il y a aussi quelque chose de très fort chez toi autour des usages, des scénarios de vie.

✹ Cécile : Oui. On peut anticiper certaines choses, bien sûr. Observer les déplacements quotidiens, par exemple. On trace presque des serpents sur les plans : les trajets récurrents, les zones de passage. Et on se rend compte que certains espaces sont traversés en permanence, tandis que d’autres ne sont jamais utilisés.

Ça m’a fait réaliser que les maisons sont souvent trop grandes. On croit qu’on a besoin de beaucoup d’espace, mais en réalité, on n’habite qu’une partie de nos mètres carrés. Le reste devient inutile.

Laurie : Chez toi, on sent un vrai souci du bien-être. Comment tu le définis, dans l’habitat ?

✹ Cécile : Le bien-être passe d’abord par la lumière, naturelle mais aussi artificielle. Ensuite, par les matières. J’ai besoin de matières chaleureuses, et surtout de textiles. Pour moi, une maison sans textile est une maison sans chaleur.

Tapis, rideaux, coussins, canapés… Le textile apporte de la douceur, mais aussi de la couleur. Et surtout, il peut évoluer. Une maison ne doit pas être figée. Elle doit pouvoir bouger avec la vie.

Laurie : Tu parles beaucoup de toucher, de sensation.

✹ Cécile : Oui, énormément. Par exemple, le carrelage au sol me donne souvent une sensation de froid. Je trouve aussi qu’il n’y a rien de plus impersonnel que le carrelage gris. Dans notre ancienne maison, j’ai mis longtemps à en trouver un qui me convienne : et pourtant, j’en ai trouvé un – un gris chaud, satiné, avec un toucher très doux. C’était une exception.

C’est pour ça que j’aime tant le terrazzo. Il est vivant, plein de nuances. Selon la couleur qu’on met à côté, il révèle des teintes différentes. Il dialogue avec son environnement. Et puis il y a le processus de fabrication, que je trouve magnifique.

À l’inverse, j’adore la faïence sur les murs. Les petits formats, les zelliges, les finitions mates… Ils renvoient la lumière d’une manière incroyable. J’aime les poser, prendre le temps. J’ai même envie d’en mettre à l’extérieur.

Et puis il y a le bois. Le chêne, bien sûr, mais aussi le noyer, qu’on connaît mal. Le vrai noyer a une fibre très fine, un toucher d’une douceur incroyable. Ce n’est pas seulement une couleur: c’est une texture, une densité & une sensation.

Laurie : Comment tu te situes face aux tendances actuelles, très minimalistes, très beige ?

✹ Cécile : Je pense qu’il en faut pour tout le monde. Certaines personnes se sentent apaisées dans des intérieurs très neutres. Moi-même, je commence souvent par des murs blancs. C’est rassurant, ça évite les regrets.

Mais une maison ne peut pas rester blanche. À un moment, il faut l’habiter vraiment, y ajouter des couleurs, des objets, des couches de vie. Sinon, on vit dans une boîte sans histoire.

Les objets chinés, imparfaits, racontent quelque chose. Même quand on ne connaît pas leur passé. Ils portent une mémoire. Une maison, pour moi, est un ensemble de souvenirs.

Laurie : Quand tu conçois un lieu, qu’est-ce que tu cherches à créer comme cadre de vie ?

✹ Cécile : Un équilibre entre refuge et partage. Il faut se sentir protégé chez soi, mais aussi pouvoir accueillir les autres sans que ce soit une intrusion.

J’aime l’idée que montrer sa maison, c’est montrer une partie de soi. Mais qu’on puisse ensuite, se retrouver. C’est très lié à nos modes de vie actuels : on a besoin de lien, mais aussi de préserver notre intimité.

Laurie : Tu parles aussi beaucoup de l’habitat comme d’un écosystème.

✹ Cécile : Oui. L’orientation, l’isolation, les matériaux… Tout est lié. Une maison bien pensée peut presque fonctionner seule.

Par exemple, on utilise maintenant de la laine de bois pour isoler. Le ressenti est totalement différent de la laine de verre. L’air semble plus respirable, les sons sont plus doux. C’est subtil, mais perceptible.

Le confort ne se limite pas à l’économie d’énergie. Il y a quelque chose de plus sensoriel.

Laurie : Le temps semble être une valeur centrale dans ta manière de concevoir.

✹ Cécile : Oui, le temps est essentiel. Le temps d’observer, de se tromper, de corriger. J’aime pouvoir revenir sur mes choix, chercher à faire mieux.

Dans notre maison, on a mis des mois à concevoir la cuisine. On a simulé avec des cartons, testé les hauteurs, les circulations. On a observé : où on aime s’asseoir, ce qu’on voit par la fenêtre à tel moment de la journée.

Et à un moment, on se pose la question : est-ce que ça vaut le coup de faire ce choix ? Peut-être que ça coûte plus cher, mais si tous les matins je peux prendre mon petit-déjeuner en regardant les oiseaux, alors oui.

Pour moi, le vrai luxe est là. Dans le temps accordé aux choses.


Laurie : Oui, c’est comme pour les vêtements. C’est exactement la différence entre le prêt-à-porter et le sur-mesure.

✹ Cécile : C’est la même chose, oui.

Laurie : Le prêt-à-porter, ça va un peu à tout le monde – tout comme parfois, parfaitement à personne. Et cette notion de sur-mesure revient beaucoup aujourd’hui. Comme pour les vêtements, on se rend compte que, dans la maison, une habitation « prête à vivre » n’existe pas vraiment.

✹ Cécile : Oui, et c’est très lié à l’ère industrielle. Elle a apporté l’uniformité. C’est plus simple de créer un modèle unique et de le reproduire, mais au final, c’est un modèle qui ne correspond réellement à personne.

Et ça me fait penser à une anecdote toute simple. Je vais au travail à vélo, et je me suis offert un vélo que j’adore, que je trouve très beau, avec assistance électrique. C’était un vrai investissement. Mais la selle était inconfortable.

Pourtant, sur le papier, elle est parfaite : très moelleuse, bien dessinée. Mais impossible de faire mes trajets quotidiens sans douleur. Je suis allée dans plusieurs magasins de vélo, j’ai demandé si je pouvais essayer des selles, si on pouvait en prêter. La réponse était toujours la même : non.

En fait, on fabrique des selles censées convenir à tout le monde. Mais si elle ne te convient pas – à qui convient-elle?

On m’a conseillé d’ajouter encore plus de moelleux. Mais peut-être que mes fesses n’ont pas besoin de plus de moelleux. Peut-être qu’elles ont besoin d’une autre forme.

Laurie (rires) : D’une forme différente?

✹ Cécile : Exactement. Et ça pose une vraie question : pourquoi est-ce qu’on n’adapte pas sur mesure des objets aussi essentiels, alors que le vélo devient un de nos principaux moyens de transport ?

On crée quelque chose de soi-disant universel… mais ce n’est pas vraiment universel. Ça remplit une fonction, mais pas celle du confort.

Laurie : Oui, c’est ça. Ça tient le rôle d’assise, mais pas forcément celui du bien-être.

✹ Cécile : Et je trouve ça intéressant, justement, de regarder ces petites choses qui ne vont pas. Là où on se dit : il y a peut-être quelque chose à transformer.

Laurie : Oui, pour imaginer des scénarios de vie améliorés.

✹ Cécile : Exactement. Pour favoriser le confort, et finalement le bonheur.

Laurie : Oui.

✹ Cécile : Je trouve qu’il est très difficile d’apprécier pleinement la vie si on ne se sent pas bien dans son corps, dans ses usages, dans son quotidien. Moi, j’ai envie d’aller travailler confortablement. J’adore aller au travail à vélo, respirer l’air du matin, ressentir ce moment… mais pas au prix de la douleur.

Laurie : Ça me fait penser aux vêtements. Un jean peut être magnifique, dans une matière incroyable. S’il te serre quand tu t’assois ou quand tu discutes avec quelqu’un, tu ne te sentiras jamais vraiment à l’aise dans la conversation.

Et même socialement, ça a un impact : tu n’as plus envie d’être là, tu as juste envie de retirer ce qui te gêne.

Nos objets ne sont pas là pour nous contraindre. Ils sont là pour nous permettre de vivre le reste : une conversation, un trajet apaisant, un moment de présence.

✹ Cécile : Oui, complètement. Ils devraient être des partenaires de nos vies, pas des poids.

Laurie : Pour conclure, est-ce qu’il y a un point essentiel pour toi, dans l’habitat ? Quelque chose auquel tu fais toujours attention.

✹ Cécile : La taille, je m’en fiche complètement. Je pourrais être très heureuse dans vingt mètres carrés – à condition d’avoir une grande fenêtre. Une grande fenêtre pour la lumière, bien sûr, mais surtout pour voir dehors. J’ai vécu dans des appartements très lumineux, sous les toits, avec des velux… mais sans vue extérieure. Et ça ne fonctionne pas.

Je pense sincèrement qu’on ne devrait pas habiter dans des lieux où l’on ne peut pas voir dehors.

Laurie : Oui, je ressens aussi ce lien très fort entre l’intérieur et l’extérieur.

✹ Cécile : Pour moi, c’est exactement la même chose que dans notre vie intérieure. On a besoin d’être bien en soi, mais aussi de rester ouvert au monde. Pouvoir s’isoler, oui, mais sans se couper. La fenêtre, c’est cette ouverture-là. Une ouverture sur le monde. Avoir une fenêtre avec un arbre, voir le ciel, c’est essentiel. Tout le reste est secondaire. Pour moi, c’est le minimum vital. Tout le monde devrait avoir ça.

Laurie : J’adore cette conclusion – c’est une manière d’habiter le monde en étant soi, chez soi, d’y prendre place – tout en se sentant relié au monde.

Merci pour cet échange ♡

On se quitte sur les images de sa dernière rénovation – et une inspiration couleurs, matchy-matchy avec les carreaux de ciments que j’ai réalisé pour César Bazaar ✿

À très vite ✿✦✎ . 

Laurie 

Des livres et références en lien avec l'article:

Livres

 

Objets chouchous de Cécile:

  • Lita – Suspension luminaire Pendolita
  • Téléviseur Pathé Cinéma
  • Ettore Sottsass, Machine à écrire Valentine
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Hello ✿

Je suis Laurie

Inspirée par les mythes, les symboles et les légendes, les mondes du vivant et de l’imaginaire, j’illustre des histoires, crée des collections de motifs et fabrique des objets textiles et brodés. J’aime traduire des univers en mouvement – enchanteurs, délicats, colorés et poétiques – où le merveilleux s’invite dans le quotidien.

Je souhaite que mon savoir-faire, mon art et mon expertise contribuent à un enrichissement du quotidien et propose une vision de la beauté, de l’utile & de l’harmonie – comme une manière de le réenchanter. 

Laurie Lecou

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Laurie Lecou

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